Avril 2004 - Premier séjour au Liban

Camp de Bourj el-Barajneh (Beyrouth)

Nous avons eu le privilège d’être reçus par Ani Kanafani, vice-présidente de la Fondation Culturelle Ghassan Kanafani (GKCF) et veuve de Ghassan Kanafani. Elle nous a marqués par son dynamisme, sa gentillesse et sa volonté d’aider les enfants réfugiés palestiniens à se construire une identité dans ce camp de Bourj el-Barajneh, qui porte sur les façades de ses maisons les stigmates d’un siège de 6 mois durant la guerre du Liban.

Le camp est un entrelacement de ruelles sur 2 km2, où vivent 25 000 personnes. On y ressent un étouffement permanent, un sentiment de forteresse assiégée, à l’espace vital réduit au minimum. Les habitants déploient des trésors de chaleur humaine pour vous saluer, vous demander vos motivations, vos projets de solidarité avec la Palestine.

Le jardin d’enfants de la Fondation fait figure d’un îlot de paix et de savoir pour les enfants. Il accueille 75 élèves, filles et garçons, de 3 à 6 ans. C’est le premier établi par la Fondation en 1974, et nombre des institutrices ont été elles-mêmes élèves auparavant.

Ani Kanafani et Siham Abdel Razek, la directrice de ce jardin d’enfants, nous ont présenté toute la diversité des activités artistiques, culturelles et scientifiques réalisées avec les enfants. Les salles de classe sont décorées de dessins des enfants et de frises pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en arabe, de l’arithmétique, de la géographie. Les réalisations artistiques des enfants (dessins, sculptures en métal et en terre peinte) sont particulièrement mises en valeur. La Fondation fournit blouses et matériel scolaire à ces enfants dont les parents sont privés de l’exercice de plus de 70 métiers par les autorités libanaises et survivent donc dans des conditions très précaires.

Nous avons participé aux activités d’expression corporelle et de jeux avec les plus petits (danses, comptines...) mais l’essentiel de la visite s’est concentré sur l’atelier de dessin où les enfants réalisent leurs autoportraits.

L’atelier prend en charge les enfants dès 3 ans, par petits groupes de 2 ou 3, supervisés par une enseignante. La progression des enfants est effectuée sur trois années et les dessins sont archivés par l’équipe pédagogique dans de grands cahiers. Chaque enfant travaille à l’aide d’un petit miroir et du matériel de son choix : peinture, crayon, pastel, collage, mais aussi production en trois dimensions avec du matériel de récupération (boulons, fil de fer, roulement à billes, morceau de tuyau...). La concentration et l’application des enfants est obtenue par l’intérêt de l’enfant pour son activité : il n'existe nulle coercition ou tâche imposée.

Le but de ce travail est de permettre à l’enfant de construire son identité, afin de se connaître lui-même et de se situer dans la collectivité. Ce but est essentiel pour ces enfants qui sont la quatrième génération de réfugiés palestiniens au Liban. Ani Kanafani nous a expliqué la difficulté des enfants à appréhender leur histoire familiale (c’est-à-dire l’exil), mais aussi leur histoire nationale (c’est-à-dire la lutte du peuple palestinien). La méthode pédagogique employée est dite holistique car elle repose sur l’écoute des perceptions sensorielles et personnelles de l’enfant, afin de l’amener vers la verbalisation et le dessin représentatif de son être entier.

La même pédagogie est employée en mathématiques et dans l’apprentissage de la langue arabe. Le repérage dans l’espace est un projet mené également sur trois ans et qui fait participer les enfants à l’amélioration des locaux de l’école. En vue de travaux importants, les enseignantes ont proposé aux enfants de réaliser eux-mêmes en plusieurs étapes les plans de leurs nouvelles classes.

Les enfants ont tout d’abord réalisé une maquette de l’école, avec les différents niveaux, puis ont tracé les plans de leur classe en se situant dans différents endroits, pour avoir des vues de côté, du haut, du bas, etc. A partir des plans ainsi réalisés et des notions de géométrie dans l’espace ainsi acquises, les enfants ont participé à la création de leur nouvelle salle de classe.

En apprenant aux enfants à être des acteurs de leur quotidien, les enseignantes participent à la formation de futurs adultes autonomes et créateurs, porteurs d’un avenir pour la Palestine.

Siham Abdel-Razek nous a également expliqué les rencontres pédagogiques régulières avec les enseignantes et les parents d’élèves, les cas de détresse psychologique des enfants causés par la précarité de la vie dans le camp, les solutions collectives trouvées pour aider les enfants.

Pour finir notre visite, Ani Kanafani nous a montré le terrain que la Fondation a récemment acquis afin d'agrandir le centre et de construire une bibliothèque. Il reste encore beaucoup de fonds à collecter pour que ce projet prenne corps, c'est pourquoi les efforts de notre association iront désormais dans cette direction.

Voir les photos prises au camp de Bourj el-Barajneh


Camp de Beddawi (Tripoli)

Contrairement au précédent, le camp de Beddawi présente des rues relativement larges, avec commerces et ateliers, l’abord y est moins confiné qu’à Bourj el-Barajneh.

Nous y avons été accueillis par le responsable politique du camp, nous l’appellerons N., membre du Front Populaire de Libération de la Palestine (PFLP). A notre arrivée, il nous a reçus avec d’autres militants pour discuter avec nous de la visite. Malheureusement, à cette période, le jardin d’enfants n’accueillait pas d'élèves en raison des vacances scolaires de Pâques. Il nous a néanmoins proposé de rendre visite aux enfants pris en charge par l’Organisation de la Jeunesse Palestinienne (PYO).

Nous l'avons donc suivi : nous découvrons les enfants en train de jouer à des jeux collectifs encadrés par des jeunes militants. Nul endoctrinement ni militarisme ne ressort de ce que nous avons vu. Comme dans n’importe quel centre aéré en France, les enfants sont conviés à des activités artistiques et sportives pour toute la journée. La plupart ont été élèves de la Fondation, d’autres, plus petits, le sont encore.

La majorité des enfants possède des bases en français ou en anglais, langues apprises dans les écoles de l’URNWA, office des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens. La prise de contact est très facile et nous sommes conviés à participer aux activités, à en présenter de nouvelles. Un moment très fort en émotions et en partages pour qui la question palestinienne est un enjeu central aujourd’hui.

Nous sommes ensuite allés visiter les locaux de la Fondation qui est en rénovation grâce aux dons reçus de partout dans le monde. Les nouvelles salles de classe sont éclairées par de grandes baies vitrées, la cour est un espace de sérénité avec ses arbres fruitiers. On nous présente la bibliothèque, les expositions permanentes des œuvres des enfants, les projets pédagogiques en cours. Nous avons été très impressionnés par les silhouettes grandeur réelle que les enfants ont réalisées avec des fils de fer ou bien là encore par les études de plans de classe et les maquettes. Nous espérons la prochaine fois pouvoir discuter avec l’équipe enseignante et avec les enfants.

Enfin, N. a tenu à nous présenter le dispensaire que le PFLP a construit pour les habitants de Beddawi. En effet, un seul hôpital existe pour le camp avec 26 chambres, alors qu’il y a plus de 20 000 habitants. Ici, de nombreuses maladies jugées bénignes en Europe sont mortelles, faute d’avoir été soignées à temps. Les listes d’attente s’allongent jusqu’à 6 mois pour l’hôpital, et les malades n’ont pas les moyens financiers de se faire hospitaliser dans les hôpitaux libanais. Le Front Populaire de Libération de la Palestine a donc consacré une part de son budget à la construction du dispensaire Al-Shifa’a qui tente avec ses moyens de palier un peu à la détresse médicale de la population. N. nous a expliqué que la Croix-Rouge ne donne pas mais vend les médicaments, parce que ce dispensaire est l’émanation d’un parti politique palestinien. Les besoins sont énormes, et la pharmacie du dispensaire manque d’antibiotiques, d’analgésiques, d’antiallergiques…

Nous avons demandé au médecin et aux infirmières une liste de médicaments que nous allons collecter pour aider cette expérience d’auto-organisation des réfugiés palestiniens.

Voir les photos prises au camp de Beddawi